Je
m'appelle Julie, je suis née en Ecosse, chez un lord qui possédait un
immense domaine de deux ou trois mille hectares de landes, de
tourbières et de montagnes. Nous vivions très heureuses, ma mère et
moi, au milieu des moutons. Nous étions, paraît-il, au moins cent
cinquante poneys sur l'élevage, j'étais encore jeune et ne connaissais
que les grandes tourbières entourées de sapins où jamais personne ne
venait nous voir, à part les biches, les cerfs et les coqs de bruyères.
Un
jour qu'il faisait très beau, un grand type et une toute petite bonne
femme sortirent de la Land-Rover avec mon patron, le Lord. Ils
restèrent des heures à nous regarder, allant de l'un à l'autre, ils
s'enfonçaient dans les tourbières, j'aurai voulu qu'ils y restent, mais
le Lord était prudent, connaissait bien les lieux et avec sa canne au
pommeau d'argent, il tâtait prudemment le sol à la recherche des
endroits durs.
Curieuse,
je voulus aller voir, mais ma mère m'entraina au loin. Méfiante, elle
ne présageait rien de bon. Ses petits hennissements, prolongés et
saccadés, me disaient qu'i fallait fuir, que sûrement c'étaient des
acheteurs. S'ils nous repéraient, nous serions vendues, peut-être
séparées pour toujours ?
Elle
me répétait sans cesse que nos ancêtres étaient partis par milliers
travailler dans les mines, où on leur faisait tirer des wagonnets
remplis de charbon, qu'ils avaient vécu comme des esclaves, toujours
sous terre et qu'ils ne revirent jamais le ciel bleu et les étoiles.
Elle avait toujours peur que cela recommence, c'est pour cela qu'elle
voulait s'échapper, mais ils arrivèrent à nous coincer entre deux
rochers. "Fais-toi laide, courbe le dos, mets les pieds de travers,
baisse la tête, murmurait ma mère. Si tu es moche, ils ne te prendront
pas." Paniquée, affolée, j'obéis à maman. Hélas, rien n'y fit, je crois
que j'étais trop belle avec ma crinière rousse et mon gros poil qui me
recouvrait déjà pour me protéger de l'hiver qui approchait. Ma robe
aubère, très rare, dont je suis très fière devait leur plaire
certainement ?
Je
fus séparée de ma mère sans pitié. Un mois plus tard, je me retrouvais
dans les cales d'un bateau dans le port d'Aberdeen, en partance pour la
France